Meta au tribunal : jusqu'à 1 000 milliards de dollars en jeu. Et ce n'est pas une blague.
1 000 milliards de dollars. Mille milliards. Prenez le temps de lire ce chiffre, parce que c'est le montant des dommages auxquels Meta pourrait être condamnée si elle perd le procès qui a débuté en Californie la semaine dernière. Pour comparaison, la capitalisation boursière actuelle de Meta tourne autour de 1 500 milliards de dollars. Avant de déduire les centaines de milliards engloutis dans ses projets d'intelligence artificielle.
Ce n'est pas n'importe quelle affaire. Ce sont 29 procureurs généraux d'États américains qui attaquent Meta en coalition, avec une accusation centrale : l'entreprise aurait intentionnellement conçu des systèmes addictifs, en sachant pertinemment qu'ils étaient dangereux pour ses utilisateurs.
Voilà.
Alors, Meta va-t-elle perdre ? La réponse honnête, c'est : probablement pas sur tout. Mais laissez-moi vous expliquer pourquoi c'est quand même une affaire à suivre de très près.
L'addiction aux réseaux sociaux existe-t-elle vraiment ? La bataille juridique commence là
L'addiction aux réseaux sociaux est une condition réelle, caractérisée par un temps d'écran excessif, une vérification compulsive des applications et des effets destructeurs sur les relations et les responsabilités dans la vie réelle (National Library of Medicine, 2024). Ce que Meta conteste, c'est son statut juridique, pas son existence dans les faits.
La défense de Meta repose sur un argument technique. Le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM) ne reconnaît pas l'addiction aux réseaux sociaux comme une pathologie à part entière. Donc, selon Meta : pas de condition médicale reconnue, pas de responsabilité légale.
C'est cynique. Mais ce n'est pas faux.
En 2017, la revue Nature publiait un article approuvé par le Surgeon General américain, démontrant que l'impact neurologique des réseaux sociaux sur l'anatomie cérébrale est comparable à celui d'autres addictions, comme les drogues ou le jeu. Ce n'est pas rien. Sauf que l'addiction au jeu elle-même, reconnue depuis 1980 par la National Library of Medicine, est rarement diagnostiquée seule : les patients présentent quasi systématiquement des pathologies associées, dépression, anxiété, qui deviennent le vrai objet du traitement.
Meta va arguer exactement la même chose pour ses plateformes. L'addiction aux réseaux sociaux n'est pas la cause. Ce sont les troubles préexistants qui en sont la cause. Instagram ne fabrique pas des dépressifs. Il révèle ceux qui l'étaient déjà.
C'est tordu. Et juridiquement, c'est solide.
Anna Lembke, psychiatre à Stanford University et autrice de Dopamine Nation (2021), dit pourtant autre chose : « Ces applications peuvent provoquer la libération de grandes quantités de dopamine dans les circuits de récompense du cerveau, exactement comme l'héroïne, la méthamphétamine ou l'alcool. Elles amplifient les propriétés attractives qui poussent les humains les uns vers les autres. » Pour elle, le lien social a été « droguifié » par les plateformes, laissant les utilisateurs vulnérables à une surconsommation compulsive.
Sauf que même avec cette analyse, Meta peut répondre : l'addiction à la dopamine, peut-être. L'addiction aux réseaux sociaux comme entité juridiquement opposable ? Pas encore.
Un juge pourrait tout de même ordonner à Meta de modifier ses systèmes, d'offrir davantage de possibilités de désactivation des mécaniques addictives, voire d'imposer des restrictions d'usage. Mais une condamnation pour addiction aux réseaux sociaux, sur la base des critères actuels du droit américain ? Peu probable.
Ce que Frances Haugen a sorti des cartons de Meta : l'accusation qui fait vraiment mal
Le deuxième volet du procès est autrement plus explosif. Et celui-là, Meta ne peut pas le balayer avec un argument de DSM.
En 2021, Frances Haugen, ancienne employée de Meta (Facebook, Instagram), a transmis des milliers de pages de documents internes à la rédaction du Wall Street Journal. Le WSJ en a tiré une série d'enquêtes baptisée « The Facebook Files ». Ce que ces documents révèlent, c'est que Meta savait.
- L'entreprise avait en interne des données prouvant qu'Instagram aggravait la santé mentale des adolescentes. Elle a publiquement minimisé ces effets.
- Des utilisateurs VIP bénéficiaient d'une exemption aux règles standard de modération de contenu.
- Des modifications algorithmiques avaient délibérément augmenté la polarisation politique et la diffusion de désinformation.
- Meta aurait induit en erreur la Securities and Exchange Commission (SEC) sur ses propres indicateurs de sécurité.
Meta a nié. Fragments de recherche sortis de leur contexte, résultats partiels, pas représentatifs de l'ensemble des données internes. La réponse habituelle.
Sauf qu'Arturo Bejar est venu témoigner. Arturo Bejar, ancien directeur de l'ingénierie chez Facebook, était le premier témoin appelé à la barre la semaine dernière. Il affirme que la direction de Meta a systématiquement ignoré les recommandations visant à mieux protéger les jeunes utilisateurs, en choisissant la croissance.
Pas le bien-être. La croissance.
Sarah Wynn-Williams, ancienne directrice des politiques publiques de Facebook (Meta), a publié un livre de témoignage intitulé Careless People, dans lequel elle décrit une direction qui a régulièrement minimisé les risques éthiques et sécuritaires pour accélérer son expansion mondiale. Selon la BBC, Wynn-Williams a depuis été mise sous injonction judiciaire par Meta, lui interdisant de s'exprimer publiquement sur ses déclarations.
Bonjour le foutage de gueule.
Meta fait valoir qu'elle a mis en place de nombreuses mesures de protection : outils de contrôle parental, restrictions pour les utilisateurs mineurs, supervision humaine renforcée de la modération. Ce qui est vrai. Ce que l'entreprise ne dit pas, c'est que ces mesures sont arrivées sous pression réglementaire et médiatique, pas par initiative spontanée.
Ce procès ne se gagne pas en un seul acte
Techniquement, Meta a de bonnes chances de s'en tirer sur la question de l'addiction, grâce au vide juridique autour du DSM. Mais le volet « connaissance intentionnelle et dissimulation » est une autre affaire. Les témoignages internes, les documents Haugen, les anciens cadres qui viennent dire à la barre que la direction savait : ça, c'est du concret.
Est-ce que ça suffira à convaincre un juge californien d'infliger à Meta une amende qui représenterait les deux tiers de sa valeur boursière actuelle ? Franchement, non. Pas dans cette configuration, pas avec ce droit.
Mais ce procès n'est pas seulement un procès. C'est une déclaration. Vingt-neuf États américains qui disent ensemble : ce que vous avez fait à nos gosses, on en a des preuves, on les lit à voix haute, et ça va se savoir.
Le verdict, il est peut-être déjà là.
À très vite,
SJ