83 %. Des 15-24 ans qui déclarent avoir été exposés à des contenus présentant un risque pour leur santé sur les réseaux sociaux. Au cours des douze derniers mois. Cette donnée, issue d'une nouvelle enquête Ifop commandée par la Fondation April et la Fondation Jean-Jaurès, que Le Parisien révèle ce jeudi, ne devrait choquer personne. Et c'est précisément ça, le problème.
Parce que pendant qu'on s'habitue aux chiffres, des gosses, eux, scrollent.
Dix secondes. C'est tout ce qu'il faut.
Les journalistes du Parisien ont créé un faux profil. Une fillette de 13 ans, l'âge minimum légal pour ouvrir un compte TikTok. Photo rajeunie via une appli de retouche, lapin en peluche dans les bras pour faire bonne mesure. Prénom : Chloé. Âge : 13 ans. Compte créé un vendredi, à midi.
Dix secondes après l'inscription, TikTok lui servait déjà une vidéo d'un homme effondré suite à une rupture, musique dépressive en fond sonore.
Dix secondes.
Voilà à quelle vitesse l'algorithme cible. Voilà ce qu'on appelle, pudiquement, « recommandation de contenu personnalisé ».
L'algorithme ne fait pas la différence entre une adulte en crise et une gamine de 13 ans
C'est là que ça coince, et que le mot « dangereux » cesse d'être un adjectif de tribune pour devenir une réalité clinique. TikTok ne distingue pas. Il optimise l'engagement. Si une vidéo de détresse retient l'attention (et elle retient l'attention, parce que l'empathy gap chez les adolescents est documenté, parce que la détresse émotionnelle est magnétique à cet âge-là), l'algorithme en ressert. Encore. Et encore.
Le résultat : un effet de tunnel vers les contenus les plus sombres, que les chercheurs en neuroscience cognitive appellent le rabbit hole dépressif. Pas une métaphore. Un mécanisme.
83 % exposés à des contenus à risque en un an. Vous m'avez bien lu. Huit jeunes sur dix.
Bilan.
Et TikTok, dans tout ça ?
La plateforme se défend, comme toujours, d'un arsenal de « garde-fous » : restrictions pour les mineurs, filtres de contenus sensibles, redirections vers des ressources de prévention. Sur le papier, c'est presque rassurant. Dans la pratique, un faux profil de 13 ans créé en deux minutes se retrouve exposé à du contenu dépressif en moins de dix secondes.
Bonjour le foutage de gueule.
Le DSA, Digital Services Act, le règlement européen censé obliger les plateformes à protéger leurs utilisateurs vulnérables, impose pourtant aux très grandes plateformes une évaluation des risques systémiques, notamment pour les mineurs. TikTok est dans le viseur de la Commission européenne depuis des mois sur ces questions. Les procédures avancent. Lentement. Trop lentement pour Chloé, 13 ans, lapin en peluche et feed déjà calibré pour la tristesse.
Ce que ça dit de nous, aussi
On peut continuer à attendre que Bruxelles règle ça. On peut continuer à espérer que les applis s'autorégulent (spoiler : elles ne le feront pas). Ou on peut décider qu'un chiffre comme celui-là, 83 %, mérite autre chose que des communiqués de presse et des colloques.
À nous de faire mieux. À nous d'exiger des comptes aux plateformes, des actes aux législateurs, des outils aux familles. À nous de leur rappeler, à ces gosses qui scrollent à minuit, qu'un algorithme n'est pas un ami.
À très vite,
SJ