« La France doit agir maintenant pour ne pas devenir un vassal » : Arthur Mensch face aux députés
Treize mai 2026. Arthur Mensch, co-fondateur et CEO de Mistral AI, est auditionné par la commission d'enquête sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique. Ce qu'il dit aux députés, il faut l'entendre comme un avertissement. Pas comme une option. Pas comme une suggestion polie glissée entre deux slides de présentation.
Comme un avertissement.
L'IA n'est pas un service numérique. C'est de l'électricité transformée en tokens.
Dès l'ouverture, Mensch pose le cadre, et il est radical. L'intelligence artificielle générative n'est pas une nouvelle catégorie de SaaS qu'on abonne dans une appli. C'est une infrastructure stratégique. Comparable à l'énergie. « Nous transformons de l'électricité en génération de tokens », dit-il aux parlementaires.
Traduction pour tout le monde : les grands modèles de langage ingèrent de l'électricité à la pelle, tournent sur des GPU spécialisés, s'entraînent dans des data centers qui consomment autant qu'une ville moyenne, et nécessitent des financements à plusieurs milliards pour rester dans la course. Ce n'est pas de la magie. C'est de l'industrie lourde. Et comme toute industrie lourde, celui qui contrôle la ressource contrôle le marché.
Or la ressource, c'est l'électricité. Et l'électricité européenne est en train d'être captée.
Deux ans. Pas trois. Pas cinq. Deux.
« Cela se joue dans les deux années qui viennent. » Voilà ce qu'Arthur Mensch a dit aux députés. Pas dans une décennie, pas « à moyen terme » comme on dit quand on veut ne rien dire. Dans deux ans.
Son raisonnement est simple et brutal. Les acteurs américains ceux qui ont des bilans à faire pâlir un ministre des Finances ont déjà compris que l'enjeu stratégique suivant, c'est l'énergie. Ils saturent leurs propres capacités électriques pour les convertir en IA. Et maintenant, ils regardent l'Europe. « Vous avez des acteurs qui ont des bilans énormes et qui ont largement de quoi mettre l'argent sur la table avant de voir la demande », dit-il.
Autrement dit : ils vont acheter les electrons européens avant même qu'on en ait besoin. Et le jour où on en aura besoin, il n'y en aura plus pour nous.
Il cite le cloud. Même scénario. Les Américains ont pris une avance industrielle que l'Europe court encore après, dix ans plus tard. « Même si vous résolvez le problème de la demande, vous avez un problème d'offre : une fois que l'offre est monopolisée par des acteurs américains, soudain nous n'avons plus d'offre. Nous ne pouvons plus transformer des électrons en tokens. »
Bonjour le foutage de gueule.
La dépendance économique, en chiffres qui font mal
Mensch extrapole, et l'extrapolation donne le vertige. « Si d'ici trois, quatre ans, la totalité de l'Europe utilise l'IA pour 10 % de sa masse salariale » ce qui n'est pas une hypothèse délirante, alors une fraction croissante des richesses aujourd'hui consacrées au travail humain va migrer vers des services d'IA. Des services qui, si rien ne change, seront américains.
Dix pour cent de la masse salariale européenne. Partant financer la R&D d'OpenAI, de Google, de Microsoft.
À ce stade, la souveraineté numérique n'est plus une question philosophique. C'est une question de balance des paiements.
Le RGPD, l'AI Act et le syndrome du bon élève européen
Là où le discours de Mensch devient vraiment inconfortable, parce qu'il cogne sur des textes que beaucoup de gens de bonne volonté ont défendus, dont moi, c'est sur la réglementation. Il ne dit pas que le RGPD est mauvais. Il dit que la réglementation, dans sa forme actuelle, « favorise les gros ».
Et il a raison.
« C'est jouable pour nous car nous sommes suffisamment gros. La réglementation favorise les gros. C'est d'autant plus vrai en technologie. » Mistral peut se payer des juristes, des DPO, des équipes entières pour gérer la conformité. La startup de dix personnes fondée dans un garage de Lyon, elle, ne peut pas. Alors elle part à San Francisco. « Vous perdez plein d'entrepreneurs qui partent ailleurs parce qu'ils ont peur. »
Il décrit son propre parcours d'expansion européenne : des centaines de documents signés pour ouvrir des entités dans une dizaine de pays. Des centaines. Le marché unique, en pratique, n'existe pas vraiment. « Vous ne pouvez pas avoir de marché unifié si vous n'avez pas une forme de fiscalité unifiée, de droit social unifié. » C'est dit. C'est vrai. Et ça fait vingt ans qu'on le sait sans qu'il se passe grand-chose.
Et pendant ce temps, le récit américain avance. Celui qui dit que l'Europe perd parce que ce sont « des ronds-de-cuir qui réglementent parce qu'ils ne savent pas innover ». Mensch le nomme ce qu'il est : « un récit destructeur », « internalisé par les Européens ». « C'est un peu une forme de colonialisme. »
Un peu.
La commande publique : l'arme qu'on refuse d'utiliser
Sa proposition, elle n'est pas révolutionnaire. Elle est même assez classique dans sa logique. Utiliser la commande publique pour soutenir les acteurs européens. Les États-Unis le font depuis les années 1940. La DARPA, les contrats fédéraux, les marchés publics de défense, tout ça a financé les fondations de ce qui est devenu le complexe technologique américain.
L'Europe, elle, a préféré les appels d'offres ouverts et la concurrence pure. Avec les résultats qu'on voit.
Mensch interpelle directement sur le « paquet souveraineté technologique » que la Commission européenne devait présenter dans les jours suivant son audition. La question centrale, selon lui : que fait-on avec les revenus générés par les sociétés européennes qui utilisent des services d'IA ? Est-ce qu'on les réinvestit en R&D européenne, ou est-ce qu'on continue à financer les data centers de Seattle ?
Souveraineté n'est pas un gros mot protectionniste
Un point que Mensch tient à clarifier, parce que le mot « souveraineté » fait ricaner une certaine gauche libérale et une certaine droite mondialiste en même temps : ce n'est pas de l'isolationnisme. « Il faut arrêter de penser à la souveraineté comme un isolationnisme. »
C'est un rapport de force. Un levier. « Dans un monde où vous importez la totalité de vos services numériques aux États-Unis, vous n'avez pas de levier sur les États-Unis. » Simple. Implacable. Ce n'est pas du nationalisme technologique, c'est de la géopolitique industrielle élémentaire.
Le problème n'est pas d'acheter américain. Le problème est de n'avoir aucune alternative crédible quand l'Américain décide de changer ses conditions, ses prix, ou ses priorités géopolitiques. On a vu ce que ça donnait avec les semi-conducteurs et Taïwan. On voit ce que ça donne avec les réseaux sociaux et les données. L'IA, c'est le prochain round.
Et le chrono tourne.
À nous de faire mieux. À nous de construire l'offre avant que le marché soit verrouillé. À nous de financer, de commander, d'unifier, enfin, un marché européen qui ressemble à ce qu'on prétend qu'il est depuis trente ans.
Deux ans, mes amis. Pas plus.
Les députés ont hoché la tête. Et après ?
C'est la question qui m'intéresse. Pas l'audition. L'après.
Parce que des auditions, on en a eu. Des rapports sur la souveraineté numérique, aussi.
Suivies de quoi, exactement ?
Des administrations qui re-signent avec Microsoft. Des hôpitaux qui déploient des outils de diagnostic sur des serveurs irlandais d'Amazon. Des universités qui forment leurs étudiants sur ChatGPT sans contracter une seule licence souveraine. L'ANSSI elle-même a tiré la sonnette d'alarme en 2024 sur la porosité des systèmes d'information publics aux modèles d'IA extracommunautaires.
La sonnette d'alarme. Encore.
Ce que Mensch a dit le 13 mai 2026, ce n'est pas nouveau dans le fond. Ce qui est nouveau, c'est le niveau d'urgence. Parce que le marché de l'IA ne va pas attendre que les commissions rendent leurs conclusions. Il se consolide maintenant. Les standards se fixent maintenant. Les dépendances s'installent maintenant.
Et dans dix ans, si on n'a rien fait, on aura exactement ce qu'on mérite : des outils performants, des serveurs à Seattle, et un débat public animé pour savoir à qui la faute.
À nous de faire mieux. À nous de transformer les auditions en arbitrages budgétaires. À nous d'exiger de nos élus qu'ils sortent de la posture et entrent dans la commande.

Et d'ailleurs, la tête est lourde Madame ?
Nous avons clairement un problème : lors de l’audition d’Arthur Mensch à l’Assemblée nationale, seuls deux députés étaient présents dans la salle même pas un représentant par groupe parlementaire.
Selon notre enquête, cette situation serait en partie liée à l’organisation de la commission : l’audition aurait été programmée à une heure peu propice, “à l’heure du goûter” ?
À ce rythme, il sera difficile pour la France et l’Europe de rivaliser face à la puissance des États-Unis et de la Chine dans la course à l’IA.
À très vite,
JD