Mondial 2026 : les supportrices parfaites n'existent pas, et c'est tout le problème
Visage lisse. Décolleté plongeant. Regard caméra. Maillot ajusté aux deux bons endroits. Des millions de vues. Et une seule chose à savoir avant d'aller plus loin : ces femmes n'existent pas.
Depuis le coup d'envoi du Mondial 2026, les réseaux sociaux débordent de vidéos de supportrices sublimes filmées en tribune, en train d'encourager leur équipe avec l'enthousiasme calibré d'une publicité pour shampooing. Le tout généré ou trafiqué par intelligence artificielle. Ce phénomène a été documenté et vérifié par plusieurs cellules de fact-checking européennes, dont l'Observatoire européen des médias numériques, l'EDMO, et sa branche belge EDMO BeLux.
Derrière ces images, il y a un modèle économique. Pas artisanal, pas amateur. Un vrai boulot.

Des faux comptes, de vraies recettes
Ces comptes fantômes monétisent les vues via les programmes de rémunération des plateformes, TikTok, YouTube, X, et redirigent vers des abonnements payants, souvent sur OnlyFans ou des sites équivalents. La supportrice IA n'est que l'appât. L'événement sportif, le prétexte. La Coupe du monde, un fond vert géant au service d'une industrie du faux qui n'a rien à faire du football.
La mécanique est rodée. On prend un événement à forte audience masculine, on génère des images de femmes hypersexualisées dans ce contexte, on laisse l'algorithme faire le reste. Il adore ça. Il a été nourri pour aimer ça.
Bilan.
Ce que ça dit: et ce qu'on préfère ne pas entendre
Ce qui me dérange profondément là-dedans, ce n'est pas uniquement la tromperie. C'est la normalisation de ce que ces images véhiculent. Une supportrice générée par IA, c'est une femme sans consentement, sans existence, sans subjectivité; réduite à une fonction visuelle au service de l'engagement. Elle est belle selon un standard. Elle est disponible. Elle ne se plaint jamais. Elle ne prend pas de place autrement qu'esthétiquement.
Et des millions de personnes likent, partagent, s'abonnent. Sans se poser de question.
Les vraies supportrices, elles, existent. Elles remplissent des stades depuis des décennies, subissent des remarques dans les travées, se font demander si elles comprennent vraiment le hors-jeu. Mais leurs visages à elles ne cumulent pas dix millions de vues. Pas assez lisses. Pas assez générées.
Les plateformes regardent ailleurs, comme d'habitude
Le DSA, Digital Services Act, impose aux très grandes plateformes des obligations de modération renforcée face aux contenus trompeurs et manipulateurs. Sur le papier. Parce que dans les faits, ces vidéos circulent librement, les comptes prolifèrent, et les systèmes de détection ne suivent pas, ou ne veulent pas suivre, ce qui est une autre conversation.
TikTok, YouTube et consorts ont les outils pour détecter du contenu généré par IA à grande échelle. Ils ont les équipes. Ils ont les obligations légales. Ce qu'ils n'ont pas toujours, c'est l'intérêt financier à couper un robinet qui génère de l'engagement. Bonjour le foutage de gueule.
Et nous, dans tout ça ?
Je ne dis pas que chaque utilisateur doit devenir expert en détection de deepfakes avant de scroller. Mais je dis qu'on a collectivement accepté de laisser nos feeds se peupler de corps féminins fabriqués, hypersexualisés, sans existence réelle, et que personne ne trouve ça suffisamment scandaleux pour faire du bruit.
Ces images ne sont pas anodines. Elles fabriquent une représentation. Elles disent à quoi une femme "doit" ressembler dans un stade, dans un contexte de fête collective, dans l'espace public numérique. Elles disent aussi ce que valent les vraies : moins, visiblement, que leurs sosies de synthèse.
À nous d'exiger que les plateformes appliquent enfin ce qu'elles ont signé. À nous d'apprendre à nos gosses à regarder un feed avec un œil critique. À nous de ne plus trouver ça normal.
À très vite,
SJ