Snapchat vient de publier une étude pour convaincre les marques de paris sportifs que son application est le meilleur endroit pour toucher des parieurs engagés. C'est commercialement habile. C'est aussi, compte tenu de la base d'utilisateurs de Snapchat, assez préoccupant.
Laissez-moi vous résumer la chose, parce que les chiffres méritent qu'on s'y attarde.
Ce que dit l'étude Snapchat sur les parieurs
Les parieurs sportifs américains actifs chaque mois sont 1,4 fois plus susceptibles d'être des utilisateurs quotidiens de Snapchat que la population générale des 21-44 ans (étude Snapchat x Alter Agents, août 2026, plus de 1 000 répondants majeurs). Snapchat a mandaté Alter Agents pour mener cette enquête, et les résultats sont, reconnaissons-le, plutôt bien ficelés sur le plan marketing.
Les utilisateurs de Snapchat ne regardent pas juste le score. Ils préparent leurs mises dans l'appli, suivent les cotes en direct, discutent stratégie avec leurs contacts. Et 59 % des parieurs Snapchat déclarent se sentir plus confiants dans leurs paris après en avoir discuté avec leur cercle proche sur la plateforme.
Bonjour la chambre d'écho.
Le chiffre qui devrait vous faire lever un sourcil : les Snapchatters parient en moyenne 1,6 fois plus chaque mois que les non-utilisateurs. Et 75 % d'entre eux misent davantage lors des grands événements sportifs qu'en saison régulière.
Les créateurs Snapchat influencent directement les choix de plateformes de paris
73 % des parieurs actifs sur Snapchat déclarent que les créateurs de contenus influencent directement leur choix d'application de paris (étude Snapchat x Alter Agents, 2026). Pas les publicités. Les créateurs. Ce n'est pas rien.
Et 50 % des utilisateurs ont téléchargé une application de paris après en avoir entendu parler sur les réseaux sociaux. Le bouche-à-oreille numérique fonctionne : 1 utilisateur sur 3 transmet spontanément une opportunité de pari à son cercle de proches via message privé.
Un. Sur. Trois.
Snapchat en tire la conclusion logique côté régie : les marques de paris sportifs et de marchés prédictifs ont intérêt à concentrer leur budget sur les grands événements, à travailler avec des créateurs, et à exploiter la mécanique sociale de l'appli pour amplifier le bouche-à-oreille.
Le problème que Snapchat effleure à peine
L'étude porte exclusivement sur des utilisateurs majeurs, au-dessus de l'âge légal de jeu. C'est précisé, c'est cadré, très bien. Sauf que Snapchat reste une application massivement utilisée par des mineurs. En France, selon le Baromètre du numérique 2024 (CREDOC, 2024), Snapchat est la première application des 12-17 ans.
Alors quand Snapchat vend aux marques de sportsbooks l'idée qu'ils peuvent toucher une "audience captive" d'utilisateurs engagés, la question qui reste sans réponse dans le rapport c'est celle-là : comment, concrètement, vous garantissez que vos publicités pour des opérateurs de paris ne vont pas s'afficher dans le feed d'un gamin de 15 ans ?
La réponse dans le document ? Un glissement de pied pudique. "Ces insights sont précieux, à condition que les promotions ne touchent pas accidentellement la mauvaise tranche d'âge."
Accidentellement.
C'est le mot choisi. Et franchement, après des années à observer comment le ciblage publicitaire fonctionne en pratique sur ces plateformes, le mot "accidentellement" ne me rassure pas. Il me rappelle surtout que le Digital Services Act (DSA), entré en application pour les très grandes plateformes depuis 2024, interdit en principe le ciblage publicitaire basé sur des données sensibles auprès des mineurs, et impose des obligations de vérification d'âge sérieuses. Snapchat, avec ses quelque 850 millions d'utilisateurs actifs mensuels dans le monde, est pleinement dans le champ du DSA.
La question de savoir si déployer une offre commerciale aussi agressive à destination des marques de jeux d'argent est compatible avec ces obligations, je la pose. Je n'ai pas la réponse de Snapchat. Je ne l'ai pas trouvée dans leur rapport.
Ce que ça dit du marché des paris sportifs en ligne
Le marché mondial des paris sportifs en ligne est estimé à 115 milliards de dollars en 2025 (Grand View Research, 2025). Les plateformes sociales savent qu'elles ont un rôle à jouer dans la chaîne de valeur, et elles veulent leur part. YouTube a renforcé ses restrictions sur les contenus de jeux et paris en octobre 2025. Meta (Facebook, Instagram) étudie de son côté une entrée sur les marchés prédictifs, selon des informations de juin 2026.
Snapchat, lui, ne tâtonne pas. Il publie un livre blanc, commande une étude sur mesure, et va démarcher les annonceurs du secteur avec des arguments chiffrés.
C'est du business. Du business bien documenté.
Mais le business bien documenté et la responsabilité vis-à-vis des publics jeunes, ça devrait pouvoir coexister sans que l'un étouffe l'autre. Pour l'instant, dans ce rapport, la deuxième préoccupation tient en une demi-phrase de conclusion.
C'est trop peu.
À très vite, SJ