L'Australie vient de déposer son deuxième projet de loi sur la sécurité en ligne en deux ans. La cible cette fois : les algorithmes de recommandation. Ces petites machineries invisibles qui décident à votre place de ce que vous allez regarder, lire, ressentir. Pendant des heures.
Autant qu'on en parle sérieusement.
Un algorithme, c'est quoi exactement ?
Un algorithme de recommandation est un système automatisé qui sélectionne et classe les contenus affichés à chaque utilisateur selon ses comportements passés, son profil et ses données personnelles, afin de maximiser le temps passé sur la plateforme. Sur TikTok, YouTube ou Instagram (Meta), rien n'est laissé au hasard. Ce que vous voyez dans votre feed a été calculé.
Ces règles de programmation s'appuient sur tout ce que la plateforme sait de vous : ce que vous avez publié, ce sur quoi vous avez cliqué, votre âge, votre localisation, votre profession. Elles prédisent ce qui va vous faire réagir, en bien ou en mal, parce que la réaction, quelle qu'elle soit, c'est du temps passé sur l'appli. Et le temps passé, c'est de l'argent.
La recette exacte ? Secret de fabrication. Les géants des réseaux sociaux la gardent soigneusement pour eux, et on comprend pourquoi.
Oui, c'est conçu pour vous accrocher
Vous avez ouvert TikTok pour cinq minutes. Il est minuit passé. Bienvenue dans le club.
Ce n'est pas une question de manque de volonté. C'est de l'ingénierie comportementale. Mark Williams, professeur honoraire de neurosciences cognitives à l'université Macquarie de Sydney, est on ne peut plus clair là-dessus :
« Ces plateformes ont mis au point des fonctionnalités addictives qui maintiennent les enfants et les adultes en ligne plus longtemps qu'ils ne le souhaitent, souvent aux dépens de leur sommeil, de leur bien-être et de leur lien avec le monde réel. »
Le défilement infini. Les récompenses variables. Les notifications urgentes. Ce n'est pas un accident de conception. C'est le produit.
Quynh Hoang, maîtresse de conférences à l'université de Leicester (Royaume-Uni), explique le mécanisme : « Cette imprévisibilité stimule le système dopaminergique, créant un cycle compulsif de recherche et d'anticipation. » Une étude publiée en 2025 dans la revue scientifique Cureus va plus loin : ce cycle peut créer une dépendance comparable à celle d'une substance.
Comparable à une substance.
Vous m'avez bien lu.
Ce que les algorithmes poussent vraiment vers vous
Steven Roberts, chercheur à l'université Monash de Melbourne, pose le problème sans détour : les réseaux sociaux « sont conçus pour retenir notre attention et cela signifie trop souvent privilégier les contenus provocants et extrêmes, car l'indignation génère l'engagement et l'engagement génère le profit ».
Traduction : la colère, ça marche mieux que la joie. L'outrage fait scroller. Alors l'algorithme en donne.
Exemple concret, et pas des plus réjouissants : les algorithmes sont accusés de conduire les adolescents vers des contenus misogymes et violents envers les femmes, souvent sans qu'ils l'aient cherché. L'association australienne Movember a documenté le phénomène : une publication anodine sur le sport peut suffire à amorcer le glissement vers des contenus de la manosphère.
Et ça a des effets réels. Steven Roberts cite une enquête nationale menée auprès de plus de 2 600 enseignants australiens : « 70 % d'entre eux avaient constaté, fréquemment ou occasionnellement, l'impact des influenceurs de la manosphère sur les attitudes et le comportement des élèves. »
Sept sur dix.
Dans les classes. Sur des gamins.
Ce que l'Australie veut imposer aux plateformes
Le nouveau projet de loi australien sur la sécurité en ligne, présenté au Parlement en septembre 2026, prévoit deux choses principales.
- Permettre aux utilisateurs de désactiver les algorithmes de recommandation, pour revenir à un fil d'actualité composé uniquement des comptes qu'ils suivent, sans personnalisation automatique.
- Obliger les plateformes à protéger les mineurs contre la pornographie, le cyberharcèlement, les contenus valorisant la criminalité ou encourageant les troubles du comportement alimentaire.
C'est le deuxième texte de ce type en deux ans, après la loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 16 ans votée fin 2024. Canberra ne rigole plus.
Reste une question gênante. Lisa Harrison, maîtresse de conférences en communication et médias à l'université australienne de Flinders, a épluché une enquête menée en 2025 auprès de plus de 6 000 personnes dans six pays : une personne sur cinq seulement déclare qu'elle désactiverait les recommandations personnalisées si elle le pouvait.
Une sur cinq.
« L'algorithme fait bien son travail », résume Harrison, « et la minorité qui choisit de le désactiver trouvera que le fil d'actualité composé de ses amis et créateurs est moins animé que celui qu'elle a quitté. »
Voilà le nœud du problème. On peut donner le bouton. Encore faut-il que les gens aient envie d'appuyer dessus. Et c'est précisément ce sur quoi les plateformes ont parié depuis le premier jour : que la cage ouverte reste la cage préférée.
À nous de décider si on leur donne raison. À nous d'exiger des législateurs qu'ils aillent plus loin que le bouton. À nous, adultes, parents, professeurs, de nommer ce mécanisme à voix haute pour que ceux qui y passent leur adolescence comprennent enfin à quoi ils ont affaire.
À très vite,
SJ